La plusse meilleure jungle…

Ayaan Hirsi AliReprise ici d’un commentaire laissé sur le blog Big Picture de Corine Lesnes (correspondante à Washington pour Le Monde) à propos du compte rendu du livre The Suicide of Reason, Radical Islam’s Threat to the Enlightenment, de Lee Harris qu’a fait Ayaan Hirsi Ali, elle-même auteure de Infidel et resident fellow at the American Enterprise Institute à Washington.

« There is a sense of urgency in his writing, a desire to shake awake the leaders of the West, to confront them with their failure to understand that they are engaged in a war with an adversary who fights by the law of the jungle. »

La loi de la jungle ? Celle du plus fort ? Oh darn ! je viens de couler la barque de Lee Harris (ou, si ce n’est pas moi, ce sera la marine étatsunienne bicoz Bush & Co ne seront pas contents d’apprendre que les USA ne sont pas les + forts et les + puissants).

« The first is Islamic fanaticism, a formidable enemy in the struggle for cultural survival. In Harris’s view, this fanaticism has acted as a “defense mechanism,” shielding Islam from the pressures of the changing world around it and allowing it to expand into territories and cultures where it had previously been unknown. »

Bizarre quand même. Ça fait des siècles que le monde musulman passe pour être en mode “stagnation” à l’opposé du monde qui l’entoure, et la montée du fanatisme serait soudainement due à un mécanisme de défense contre le changement ? Gee, ils en ont mis du temps à le déclencher !

Political cartoon -What the United States Has Fought For- Copyright 1997 State Historical Society of Wisconsin« “Wherever Islam has spread, there has occurred a total and revolutionary transformation in the culture of those conquered or converted.” »

C’est marrant, moi c’est les Français qui m’ont fait cet effet-là ! -) -)

« In describing the imperialist nature of Islam, Harris suggests that it is distinct from the Roman, British and French empires. He views Islamic imperialism as a single-minded expansion of the religion itself; the empire that it envisions is governed by Allah. In this sense, the idea of jihad is less about the inner struggle for peace and justice and more about a grand mission of conversion. »

imperialist nature of Islam” ?? C’est juste, ça, comme expression ? Autrement, Flatun [commentateur assidu chez Big Picture, et fin connaisseur de l'islam et du monde arabe], sous l’empire des Abbassides (de 750 à 1258), on pourrait dire qu’ils n’étaient préoccupés que de convertir ?? Me semble que le terme de “nature” est abusivement employé par Harris… ?

« The Romans, the British and the French went about annexing large parts of the world more for earthly or material gain than for spiritual dominance. »

Ah oui, les “earthly or material gain”, c’est tellement plussse mieux.

Harris « argues that fanaticism is the basic principle in Islam. »

Si tel était le cas, ça ferait longtemps que le monde entier aurait été soumis à se convertir, me semble-t-il. Et si j’en juge par les musulmans ou par ceux qui proviennent de pays musulmans vivant ici et qui se sont prononcés durant la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, les “fanatiques” ne réussissent même pas à se convertir entièrement entre eux. Conclusion…

« By contrast, the West has cultivated an ethos of individualism, reason and tolerance, and an elaborate system in which every actor, from the individual to the nation-state, seeks to resolve conflict through words. »

Non mais… c’est un humoriste, ce Harris ?!? Ils ont fait une invasion de mots en Irak ??

« “While we in America are drugging our alpha boys with Ritalin,” Harris writes, “the Muslims are doing everything in their power to encourage their alpha boys to be tough, aggressive and ruthless.”»

L’article de Hirsi Ali ne dit pas si Harris le démontre par des exemples concrets.

Photographie par Henri Zerdoun« The West has variously tried to convert, to assimilate and to seduce Muslims into modernity, but, Harris says, none of these approaches have succeeded. »

L’attitude macho, ça ne réussit pas à tout coup…

La suite de l’article est le commentaire de Hirsi Ali. Intéressant. Quand elle défend : « At the same time, it is crucial that we not fall into the trap of assuming that the survival tactics of individuals living in tribal societies — like lying, hypocrisy, secrecy, violence, intimidation, and so forth — are in the interest of the modern individual or his culture. », ça m’a fait penser aux comportements de + en + accentués qu’on observe dans le milieu du travail en Occident…

Elle a raison de dire que l’Occident connaît peu l’esprit tribal des mondes arabes et/ou musulmans, mais l’inverse est aussi assez vrai. Ensuite son propos montre à quel point il y a mésentente au sujet de ce qu’on peut qualifier de modernité, [elle] ne paraît pas voir [non plus] que la perspective de la raison puisse évoluer et attribue au Romantisme une responsabilité plus large qu’elle ne me semble. Je crois que les flux migratoires vers l’Occident ont été lents à faire sentir leur impact et que les sociétés d’accueil n’ont pas toujours fait ce qu’il fallait pour assurer une bonne intégration. Je ne nous blâme pas, je dis simplement que ça prend parfois du temps avant de voir que les choses changent. En fait, nous guette ici un même danger qui a menacé les mondes arabes et musulmans : la difficulté à s’adapter, à accueillir sans se renier.

Le Romantisme est-il vraiment prévalence du sentiment sur la raison ? J’ai quelque doute.

Mais ces prémices voulant que ce soit la loi de la jungle qui gouverne les populations musulmanes à l’opposé de nous, en Occident, non, ça ne colle pas. Toute ma vie, j’ai entendu dire et ai pu observer que “l’homme est un loup pour l’homme”. Ça se décline différemment chez les uns et les autres; les codes sociaux varient et le degré d’adhésion et de soumission des individus envers eux aussi. Selon moi, ce sont la pauvreté et l’éducation qui sont des facteurs plus déterminants.

 

(La 3e des photographies, Thanksgiving, par Henri Zerdoun)

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5 commentaires

  1. Commentaire par Henri Zerdoun on 19 janvier 2008 7:43

    Oui, cette photo de “Thanksgiving” est parfaite car “elle colle” parfaitement à votre texte…
    Toutefois, une petite rectification , elle n’est pas sur mon site mais sur mon blog.. Pour vous faire pardonner , vous la découperez vous-même!
    Amicalement,
    H.Z

  2. Commentaire par Henri Zerdoun on 19 janvier 2008 7:46

    Mille pardons à vous, je n’avais pas réalisé qu’en mettant la “souris” sur la photo, il y avait bien l’indication du blog..
    Je cuirais moi-même cette dinde!!!

  3. Commentaire par Flatun on 19 janvier 2008 9:20

    “Fin”, “fin”… m’enfin ! C’est juste que je m’y intéresse, quoi…

    Cela étant, l’ignorance de Mz H. Ali est confondante. On sait qu’elle a rejoint un des think tanks les plus Right Wing : le American Enterprise Institute (elle y est en compagnie de Mme Cheney, Paul Wolfowitz et autres David Frum).
    http://en.wikipedia.org/wiki/American_Enterprise_Institute
    On la voit donc ici encore dans son rôle de publiciste de la thèse huntingtonienne, point de surprise, donc.

    Voir aussi l’article de Mz Laila Lalami, savoureusement titré ‘La Position du Missionnaire’ (en anglais) :
    http://www.thenation.com/doc/20060619/lalami
    Ici présenté en Français par Mz Kenza Sefrioui :
    http://www.lejournal-hebdo.com/sommaire/index.php?option=com_content&task=view&id=1575&Itemid=35
    // On ne saurait prendre au sérieux de tels ouvrages mais ils sont portés aux nues par une idéologie réactionnaire, impérialiste, farouchement opposée au multiculturalisme, que ces deux auteurs servent par leur engagement politique. La question féminine n’y est qu’un prétexte. On mérite mieux comme féministes. //

    Visiblement, les femmes maghrébines n’aiment pas beaucoup Hirshi Ali.

    Il est clair que les argumentations d’Harris (et la sienne) reposent sur une relecture de l’Histoire, à visée nettement politique. Ainsi, des Omeyyades aux Ottomans, en passant par les Abassides, Cordoue ou les Fatimides, l’une des caractéristiques de l’extension de l’ère “musulmane” a été qu’après les conquêtes (et pas toujours sanglantes) les régions “converties” ont toutes conservé des spécificités culturelles, il n’y a pas “un islam”, il y a bien DES islams (l’arabe, le noir—africain—, l’indonésien…). C’est qu’en fait ce champ culturel et religieux n’a jamais été “jacobiniste” (et pour cause !), ni Romain.

    C’est d’ailleurs un revers de la liberté et du respect des particularités de chaque peuple, que la survivance de pratiques anté-islamiques (”païennes”, dirait un chrétien) comme l’excision, qui concerne une zone géographique dans son ensemble, incluant populations musulmanes (ce n’est certes pas à nier !) tout autant que les juives, chrétiennes et ‘animistes’.

    Cela étant, le résultat pratique du statut de ‘dhimmis’ accordé aux non-musulmans, s’il nous est aujourd’hui présenté comme une infamie, a eu pour résultat de fait que nulle part en terre ‘islamisée’ ne se déroula de génocide d’un peuple entier, ni de mise en place de réserves indiennes ou aborigènes… (Des échauffourées, oui, certes. Mais rien à l’échelle continentale ou industrielle.)
    Aucun procès de Valladolid ne fut jamais nécessaire pour “déterminer” si telle ou telle lointaine peuplade avait une âme ou non. Cette civilisation médiévale-là reconnaissait tout homme comme un Homme. Curieux, non ?

    En revanche, les théoriciens des mouvements politiques et activistes modernes, se sont eux —à l’image d’un Theodore Herzl ou d’un Ben Gourion, leurs contemporains—, largement inspirés des pratiques des partis totalitaires de l’entre deux guerre, traumatisés qu’ils étaient par la colonisation. Ils ont vu dans ce type d’organisations la raison de la puissance occidentale, et, donc, le modèle à imiter pour y résister… Ils sont donc à l’islam ce que les NeoCons sont aux droits humains : leur très moderne (auto-)destruction.
    Mais tant que l’on ne fait pas la différence entre les périodes historiques et que l’on se contente d’une propagande essentialisante, on ne peut ni comprendre, ni, donc, agir sur la situation.

  4. Commentaire par Marie Danielle on 19 janvier 2008 12:39

    Et hop, Henri, là voilà bien farcie ! Tout de même, pour la cuisson, on hésite… Vous ne craindriez pas de faire un four ?!?

  5. Commentaire par Marie Danielle on 19 janvier 2008 1:15

    Une chose intéressante aussi, Flatun, c’est le fait qu’Hirsi Ali soit celle qui fasse parler d’elle et non Lee Harris, l’auteur du livre dont il est pourtant question. Rien pu trouver à son sujet dans les premières pages de résultats de recherche avec Google. Ou alors serait-ce qu’il soit connu par les Étatsuniens et que j’en sois ignorante ?

    Ce qui transpire effectivement de l’article d’Ali, c’est le ressassage d’idées pas du tout accolées à la réalité. Quand je commence à lire un article en trouvant tout de suite à moquer, c’est mal parti…

    Vous me rappelez qu’il me faudrait reprendre mes lectures d’Arkoun, d’Albert Hourani ou de Rodinson, de sérieuses références pour mieux connaître les civilisations arabes et musulmanes. Laurens aussi, que je ne possède pas, par contre. Je serais curieuse de savoir quel genre de bibliothèque ils possèdent, à l’American Enterprise Institute ; ils donnent l’impression de vivre dans un monde fermé : sont-ils jamais allés observer et étudier sur place les réalités des peuples arabes et musulmans, ou sont-ils demeurés dans leurs tours d’ivoire ? De qui s’autorisent-ils en tant qu’historiens de ces mondes ? Le manque d’esprit critique sérieux chez Hirsi Ali les discrédite.

    (Bizarre que votre commentaire se soit d’abord trouvé à modérer, bizarre.)

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